VIE QUOTIDIENNE
Le progrès, selon vos moyens
Un Romain de 548 se lève au son d’une horloge, consulte le journal, rejoint son travail en tramway et peut terminer sa journée aux thermes en écoutant la radio. Il vit dans un monde de trains, de centrales électriques, de téléphones et d’usines sans trouver étrange qu’un prêtre bénisse son atelier ou qu’un magistrat se présente en toge pour inaugurer une ligne ferroviaire. L’Empire n’a pas remplacé l’Antiquité par la modernité mais a appris à les concilier.
Cette modernité n’est pas distribuée équitablement. Une famille riche possède une automobile, un réfrigérateur et un médecin privé là où une famille ordinaire dépend des transports collectifs, des cuisines communes et d’un dispensaire dont le meilleur chirurgien travaille déjà pour une grande societas.
L’Empire possède dans l’ensemble un niveau technique comparable à celui du milieu du XXe siècle de notre histoire. Les chemins de fer traversent les provinces, les villes importantes dépendent de centrales électriques et les administrations communiquent par téléphone ou télégraphe. L’aviation militaire est mature, les armes automatiques déjà un fléau et la chirurgie déjà moderne. Les ingénieurs savent construire des machines impressionnantes même s'ils ne se soucient pas d'en faire profiter tout le monde.
Le progrès romain s’est développé selon les besoins de l’armée, de l’État et des grandes societates. Par exemple, des usines produisent des moteurs à combustion mais ni l'infrastructure ni le marché n'ont fait de place à la voiture populaire ; la via ferrea et ses tranem reste le moyen de transport le plus populaire. Camions (carrvs onerarivs), tracteurs (tractor), autobus (omniraeda), taxis (conductrum), voitures (raeda) officielles et de luxe monopolisent l'essence produite dans les raffineries d'Orient. L'aviation civile n'en est qu'à ses balbutiements et ce surtout en Italie. L’électricité alimente d’abord les usines, les tramways et les bâtiments publics. Dans un logement populaire, elle suffit parfois à éclairer deux pièces mais dans une villa, elle fait fonctionner des appareils que le quartier voisin n'a jamais vu.
Les principaux retards concernent l’électroménager, la motorisation civile et la pétrochimie de masse. Les plastiques bon marché, les fibres synthétiques et les petits moteurs standardisés restent rares ; le charbon, le verre, la céramique, le métal, le cuir et le bois occupent encore une place qu’ils ont perdue dans notre monde. La thaumaturgie ne vient pas combler ces manques, mais des objets fabriqués un par un par des artisans magiques et quelques solutions que les institutions puissantes se réservent en priorité supplantent la technologie à certains endroits. Pour le citoyen ordinaire, la magie est parfaitement réelle ; c’est surtout le prix d'une consultation qui paraît surnaturel.
L’Empire applique un concordat multiconfessionnel. Les cultes reconnus disposent de lieux, de biens et d’institutions protégés par une même loi impériale ; l’Augustus, personnellement Pontifex Maximus, arbitre cet équilibre sans imposer une foi unique à tous ses sujets. Les dieux ne sont d’ailleurs pas de simples objets de croyance. Une ordination valide accorde aux prêtres quelques facultés rituelles et les sanctuaires produisent des phénomènes que même les administrations observent avec révérence. Personne ne saurait dire si tous les dieux sont réels ou si une seule entité répond à beaucoup de noms.
Christianisme nicéen Le christianisme nicéen est la religion avec le plus de fidèles. Ses églises dirigent des écoles, des hospices, des distributions et des réseaux de patronage présents jusque dans les quartiers les plus pauvres. Il défend une morale exigeante et une conception universelle de la dignité humaine sans que tous ses évêques s’accordent sur les conséquences politiques de cette idée. Un chrétien peut soutenir la cour, les Communis ou une vieille maison conservatrice. La même liturgie n’empêche pas de se sauter à la gorge sur ses implications.
L'Église nicéenne est une Église épiscopale : chaque grande région est dirigée par ses évêques. Sa direction se partage entre plusieurs éminents sièges. Celui de Rome, dont on tend à qualifier l'évêque de papa est de plus loin le plus influent parce qu'il siège auprès de l'Empereur (aussi païen soit-il) ; il revendique la primauté sur toute l'Église. Le patriarche de Constantinople et les évêques d'Alexandrie, d'Antioche et de Hiérosolyme forment le reste de la pentarchie, juridiquement reconnue.
Sol Invictus Sol Invictus est le culte de la cour, de la continuité impériale et de la représentation officielle. Le Soleil invaincu apparaît sur les monnaies, les monuments, les uniformes et les cérémonies où l’État tient à rappeler qu’il existe encore. L’Augustus participe à ses grands rites ; les fonctionnaires et les officiers y assistent souvent par devoir avant de le faire par conviction. Dans un Empire sous tension, se montrer devant son autel peut déjà passer pour une revendication politique.
Les cultes civiques Jupiter, Junon, Minerve, Mercure, Mars et les innombrables protecteurs des cités, des familles ou des métiers n’ont jamais disparu. Leurs rites accompagnent les fêtes municipales, les serments, les associations professionnelles et les autels domestiques. Beaucoup de Romains les pratiquent sans ressentir le besoin d’en faire leur identité principale.
Mithra Mithra est particulièrement présent dans l’armée. Ses sanctuaires se trouvent près des casernes, des arsenaux et des états-majors ; ses initiations réunissent soldats, techniciens et officiers dans des fraternités dont les rangs ne reproduisent pas exactement ceux de la légion. Le culte valorise la fidélité, l’épreuve et la camaraderie.
Le judaïsme Les communautés juives sont anciennes et profondément endogames. Elles sont particulièrement présentes dans le commerce, le crédit et la banque, en partie parce que les interdits nicéens sur l’usure ont longtemps laissé davantage de place aux prêteurs juifs et païens. Plusieurs grandes familles ont depuis transformé cette spécialisation en banques et maisons financières influentes, tout en entretenant un lobbying actif auprès de la cour et des magistrats. Cette influence nourrit autant leur poids politique que les fantasmes antisémites. Les discriminations et les violences périodiques restent fréquentes.
Isis Le culte d’Isis s’est diffusé par les routes commerciales et les diasporas d'Égypte. Il attire marchands, guérisseurs, voyageurs et fidèles sensibles à une religion initiatique promettant protection et salut personnel. Ses temples restent secondaires dans le nord de l’Empire, mais ils disposent souvent de relations beaucoup plus étendues que leur nombre ne le laisserait croire. Une petite communauté de négociants méditerranéens peut connaître davantage de ports qu’un ministère entier.
L’arianisme L’arianisme constitue une autre tradition chrétienne, largement plus minoritaire mais très présente dans certaines communautés germaniques frontalières. Il est légal, organisé et suffisamment proche du christianisme nicéen pour que leurs querelles deviennent incompréhensibles à ceux qui n’y participent pas. L'homéisme, plus spécifiquement, est la forme pratiquée par les Germains du Sud. Ariens comme homéens refusent la doctrine nicéenne d’un Fils égal et consubstantiel au Père : le Christ lui est subordonné, l’homéisme affirmant simplement qu’il lui est « semblable ».
Les cultes gaulois Les religions païennes locales du Rhin et de la Moselle mêlent depuis des siècles divinités gauloises, germaniques et romaines. Un dieu peut porter un nom latin dans un registre, un autre dans la bouche des habitants et partager son sanctuaire avec une figure que les prêtres considèrent comme parfaitement distincte. Ces cultes protègent sources, carrefours, familles et communautés rurales. Ils survivent moins comme les restes d’un passé oublié que comme la manière normale dont la région a toujours compris ses dieux.
Les cultes marginaux ou interdits Cybèle demeure légale mais marginale ; le donatisme, le montanisme et les cercles gnostiques subsistent dans quelques communautés d’exilés, de prophètes ou de lettrés. Bacchus occupe une place différente : son culte est interdit et le mot « bacchanale » suffit à transformer une réunion privée en affaire de police. Les autorités surveillent ces groupes.
Une femme romaine peut posséder des biens, hériter, signer un contrat, exercer un métier et saisir un tribunal. Elle conserve normalement son nom après le mariage et une femme sui iuris administre son propre patrimoine, même si elle ne devient jamais pater familias et n’exerce pas la patria potestas. Le mari n’est donc pas automatiquement le propriétaire de son épouse. Ça ne transforme pas l’Empire en société égalitaire ; on trouve beaucoup d’autres moyens de rappeler qui est censé décider.
Les femmes travaillent dans les commerces, les bureaux, les écoles, les hôpitaux et les usines ; elles dirigent des ateliers, représentent des collegia et héritent parfois de parts importantes dans une societas. La peste a rendu leur présence indispensable dans des métiers qui prétendaient auparavant pouvoir s’en passer. Les administrations ont recruté des veuves, les compagnies formé des ouvrières et les familles confié leurs affaires à la seule héritière encore vivante.
Tous les postes influents, cependant, restent largement masculins. Une femme riche contourne ces limites par sa maison, ses clients et son capital ; une femme pauvre travaille davantage sans obtenir la même autonomie. La réputation sexuelle pèse aussi beaucoup plus lourd sur elle que sur un homme de même condition. Rome respecte les matrones, admire quelques veuves puissantes et emploie des millions de femmes ordinaires, mais continue de leur prêter cette vieille levitas animi : une faiblesse de jugement et de caractère qui les rendrait moins aptes que les hommes à exercer l’autorité publique.
L’Empire utilise une monnaie commune et un système financier complexe. Les achats ordinaires se paient en pièces ou plus rarement en billets ; les salaires peuvent être versés dans une enveloppe, inscrits sur un compte ou versés après déduction du loyer dû à l’employeur. Banques, caisses de collegia et établissements des grands consortiums proposent dépôts, chèques, mandats, prêts et assurances. Cette monnaie est le sesterce, noté Ꞩ après le montant. Son nom remonte à l’Antiquité mais il a connu assez de réformes pour qu’un Romain de l’époque d’Auguste n’y reconnaisse plus grand-chose. Les prix, les salaires et les impôts sont calculés en sesterces dans tout l’Empire. Les monnaies étrangères restent acceptées dans les ports et aux frontières ; partout ailleurs, il faut passer par une banque ou par un changeur dont l’honnêteté varie.
La plupart des familles vivent de paie en paie. On emprunte pour meubler un logement, payer un médecin, ouvrir une boutique ou traverser une période sans travail ; les monts-de-piété, prêteurs privés et usuriers s’occupent de ceux que les banques refusent. Les consortiums offrent des crédits plus faciles à leurs employés, utilisables dans les magasins et logements qu’ils possèdent déjà.
La consommation de masse existe à travers les grands magasins, les catalogues, la presse illustrée et la publicité radiophonique. Vêtements industriels, bicyclettes, meubles, appareils radio et produits emballés circulent dans toutes les grandes villes, mais les modèles fiables et les marchandises importées restent accaparés par les classes aisées.
Les élites habitent de grandes domus, des appartements spacieux ou des villas périphériques alimentées par des réseaux fiables. Elles disposent de salles de bain privées, de téléphones, de chauffage, d’appareils importés et du personnel nécessaire pour entretenir ce confort. Les classes moyennes recherchent surtout un logement proche d’un bureau, d’une école ou d’une ligne de tramway. Les quartiers populaires mêlent insulae, maisons subdivisées, pensions, dortoirs, caves habitées et immeubles de compagnie. Deux adresses situées dans la même rue peuvent appartenir à des siècles différents dès que l’on ouvre la porte.
La familia ne se limite pas toujours aux parents et aux enfants. Un foyer peut réunir ascendants, cousins, apprentis, domestiques, esclaves, pensionnaires et collègues arrivés récemment en ville. Les familles riches entretiennent de véritables administrations domestiques ; les plus pauvres partagent une cuisine, un lit ou une garde d’enfants selon les horaires de l’usine. Dans les limites fixées par le droit, l’autorité du pater familias, le chef de famille, continue de peser sur les membres alieni iuris.
La peste aurait dû libérer des logements. Elle a surtout laissé des bâtiments sans héritier clair, des maisons inhabitables et des créanciers assez patients pour attendre la remontée des loyers. Les consortiums ont racheté des rues entières avant de reloger leurs employés près des usines ; partir de l’entreprise signifie alors quitter l’appartement. L’eau courante, le chauffage et l’électricité existent, mais pas partout...
Le pain, les céréales, les légumineuses, les légumes, le fromage et le vin forment encore la base de l’alimentation d'une grande partie de l’Empire. Les habitudes régionales n’ont pourtant pas disparu : autour de Trèves, le porc, le chou, les poissons de la Moselle, la bière et les produits laitiers occupent une place plus importante que sur les côtes méditerranéennes. Conserves, entrepôts frigorifiques et trains de marchandises permettent de manger des produits venus de loin, à prix coûtant.
Beaucoup de citadins ne préparent pas tous leurs repas chez eux. Ils achètent le pain à la boulangerie, mangent dans une taverne, une cantine d’entreprise ou une cuisine collective et conservent difficilement ce qui doit rester froid. Un fonctionnaire emporte son déjeuner, un ouvrier dépend du réfectoire et une grande maison fait venir des denrées dont ses cuisiniers présenteront ensuite la rareté comme un mérite personnel. Les famines sont rares mais la viande n'est pas acquise.
Les vêtements du quotidien sont pratiques et produits en série : pantalons, vestes, robes simples, blouses, combinaisons et uniformes ont depuis longtemps cessé de ressembler aux statues. Tuniques, drapés, fibules, toges et insignes réapparaissent dans les cérémonies, les cultes et dans les milieux qui doivent rendre leur rang visible. La mode change avec les journaux, les spectacles et les régions ; la qualité d’un tissu, la propreté d’un col ou la possibilité de posséder plusieurs paires de chaussures continuent d’indiquer une classe sociale avec beaucoup de précision.
La morale publique romaine reste conservatrice. Elle valorise le mariage, la continuité de la familia, la maîtrise de soi et une bienséance que les grandes villes passent une bonne partie de la nuit à souiller. Le divorce est légal, le concubinage courant et la prostitution tolérée lorsqu’elle demeure taxée et suffisamment éloignée du centre-ville. Les cultes ne jugent pas toutes ces pratiques de la même manière.
Les hommes disposent d’une liberté sexuelle beaucoup plus large que les femmes. L’adultère d’une épouse peut détruire sa réputation et déclencher une procédure ; les maîtresses d’un notable deviennent souvent un problème seulement lorsqu’elles coûtent trop cher ou commencent à parler à la presse. Contraceptifs, avortements et abandons existent, encadrés de façon variable par les médecins, les familles et les autorités religieuses. Les pauvres rencontrent plus facilement la honte là où les riches ont le luxe de se permettre la discrétion.
L’Empire ne classe pas ses habitants en homosexuels et hétérosexuels comme le ferait une société contemporaine. La morale romaine s’intéresse au sexe, au rang, à l’âge et au rôle tenu dans la relation ; elle considère surtout comme déshonorant qu’un homme libre accepte une position jugée servile. Plusieurs siècles de christianisation ont cependant étendu l'opprobre aux relations entre hommes elles-mêmes, et la loi impériale prévoit des peines sévères contre certains actes. La répression commence souvent par un chantage.
La médecine romaine connaît les microbes, pratique l’antisepsie et dispose dans les grandes villes de chirurgiens, de radiographie, de laboratoires et de médicaments produits industriellement. Les aqueducs, égouts, inspections sanitaires et campagnes de vaccination ont fait reculer de nombreuses maladies sans les supprimer. Ces moyens dépendent d’un personnel qualifié, d’un réseau entretenu et de fournitures régulières. Depuis 541, il manque souvent au moins l’un des trois.
La peste s’est achevée en 544, mais ses effets médicaux sont encore partout. Des survivants restent affaiblis, des enfants ont grandi sans parents et des quartiers entiers ont perdu leurs médecins au moment même où ils en avaient le plus besoin. Les hôpitaux publics et religieux ont rouvert des services avec des équipes incomplètes ; les dispensaires des societates soignent d’abord leurs employés ; les capsarii viennent chercher ceux dont le nom figure sur un abonnement. Les autres attendent, paient sur place ou découvrent que la charité ne peut pas couvrir tout le monde.
La thaumaturgie peut arrêter une hémorragie, confirmer un diagnostic ou accomplir quelques guérisons impossibles à la médecine ordinaire mais reste trop rare pour la remplacer. Les meilleurs praticiens travaillent pour l’armée, la cour et les grandes maisons. Les thermes et les installations collectives assurent l’hygiène de millions de personnes. Le luxe moderne commence lorsqu’on peut obtenir le même service sans quitter sa salle de bain.
Les thermes restent au centre de la vie urbaine. On y vient pour se laver, faire de l’exercice, rencontrer un client, consulter les annonces, manger et entendre une rumeur avant qu’elle ne paraisse dans le journal. Les grands établissements disposent de bassins, d’étuves, de salons, de bibliothèques, de boutiques et de services médicaux ; les bains de quartier offrent surtout de l’eau chaude à ceux qui n’en ont pas chez eux. Les horaires, les salles et les tarifs séparent les sexes comme les classes avec une souplesse que chaque établissement prétend tenir d’une tradition immémoriale.
Les marchés, forums et basiliques accueillent le commerce, les démarches, la justice et les cérémonies. Les tavernes, cauponae, salles de collegia et cours d’immeuble forment les véritables lieux de rencontre d’un quartier. Temples, églises et synagogues ajoutent à la prière des écoles, des distributions, des emplois et des réseaux de protection. Une gare est à la fois un moyen de partir et un marché improvisé.
Les cirques, théâtres, cinémas, stades et salles de spectacle proposent courses, sports, drames, actualités filmées et démonstrations thaumaturgiques. La foule y partage quelques heures le même programme sans partager les mêmes entrées. Les rues elles-mêmes servent de terrain de jeu, de lieu de vente, de procession et de réunion politique jusqu’à ce qu’une cohorte décide que ça les dérange.
La majorité des Romains travaille pour un salaire, à son compte ou dans une entreprise familiale. Les grandes societates emploient des ouvriers, des employés de bureau, des techniciens et des contremaîtres par milliers. Autour d’elles subsistent des ateliers, des boutiques et une multitude de petits métiers. Le statut social ne dépend pas seulement du revenu : un avocat mal payé conserve davantage de prestige qu’un mécanicien prospère, tandis qu’un commerçant enrichi peut attendre longtemps avant d’être perçu comme un véritable notable.
La loi encadre les contrats, les accidents et la durée du travail, mais son application dépend beaucoup de l’employeur. Les ouvriers des grandes entreprises obtiennent parfois un logement, une cantine, un dispensaire et une retraite. Ces avantages disparaissent avec leur emploi. Les collegia financent des caisses de secours, négocient les salaires et soutiennent les familles en cas de maladie. Certains organisent aussi des grèves malgré une législation qui permet facilement de les qualifier de troubles à l’ordre public. Le travail des enfants a reculé sans disparaître, surtout dans les campagnes, les commerces familiaux et les ateliers clandestins.
L’enseignement primaire est largement répandu dans les villes mais n’est ni parfaitement gratuit ni réellement universel. Les municipalités, les cultes, les collegia et les grandes societates entretiennent leurs propres écoles. On y apprend à lire, écrire et compter en latin, parfois dans une seconde langue régionale. Les familles aisées poursuivent avec la grammaire, la littérature, le droit et la rhétorique. Les autres se dirigent vers l’apprentissage ou les écoles techniques qui forment comptables, infirmiers, mécaniciens, dessinateurs et opérateurs de télégraphe.
Les universités et les grandes écoles restent dominées par les familles capables d’entretenir un enfant plusieurs années sans salaire. Le diplôme ouvre les portes de la fonction publique et des professions prestigieuses, mais les recommandations comptent presque autant que les résultats. La peste a tué des enseignants, vidé des promotions et forcé les établissements à délivrer des formations accélérées. L’Empire manque de médecins et d’ingénieurs ; il ne manque jamais de fils de bonne famille certains de mériter leurs postes.
La presse accompagne chaque moment de la vie politique et urbaine. Les grands quotidiens publient nouvelles impériales, faits divers, cours commerciaux, feuilletons et petites annonces. Les journaux locaux vivent des scandales municipaux et des crimes de quartier. Les titres les plus importants appartiennent à des consortiums, des maisons patriciennes ou des financiers qui jurent tous respecter l’indépendance de leurs rédactions. Les journaux de parti sont plus honnêtes : leur propagande est inscrite sur la première page.
La radio atteint même ceux qui lisent peu. Elle diffuse les informations, les discours, les feuilletons, les rencontres sportives et la musique populaire. Les cafés, ateliers et salles de collegia la laissent fonctionner pendant des heures. L’État contrôle les fréquences et peut interrompre les programmes en cas de crise. La censure interdit officiellement les appels à la sédition, la divulgation de secrets militaires et les atteintes à la dignité impériale. Dans la pratique, elle dépend surtout du magistrat offensé et du propriétaire du journal.
Le cinéma est devenu le spectacle populaire par excellence. On y regarde comédies, drames historiques, films policiers et actualités filmées avant la séance principale. Les acteurs disposent d’une célébrité que les moralistes jugent aussi excessive que leurs salaires. Le théâtre, l’opéra et les récitations conservent un public important, tandis que la musique circule par la radio, les disques et les salles de danse. Les artistes vivent encore du mécénat public ou privé. Un consortium peut financer un film prestigieux sur la grandeur de Rome entre deux campagnes contre l’inspection de ses usines.
Les courses du cirque, les combats, l’athlétisme et les sports collectifs attirent des foules immenses. Les spectacles les plus sanglants ont été réglementés sans disparaître entièrement. Les grandes équipes entretiennent leurs propres supporters, leurs couleurs et leurs réseaux de paris. Les autorités offrent des places lors des fêtes publiques et surveillent attentivement les tribunes. Une foule venue acclamer un aurige peut très vite découvrir qu’elle partage aussi une opinion sur le prix du pain.