Trèves compte aux alentours de quatre cent mille habitants, ce qui en fait l’une des plus grandes villes de l’Occident romain. Elle doit une bonne partie de son importance à la Moselle et à sa position près de la frontière rhénane, propice au commerce. Les marchandises y arrivent par train, par route et par péniche avant d’être redistribuées vers les villes de Gaule. Le fleuve ne coupe pas la cité en deux ; il en forme plutôt la grande artère.
La ville cumule des fonctions qui, ailleurs, suffiraient chacune à faire vivre une capitale. Le consulat de Gaule belge y supervise l’administration civile d’un territoire peuplé d'une quinzaine de millions d’habitants. L’état-major régional, les dépôts et plusieurs vexillationes en font aussi le principal centre militaire de la frontière. À ça s’ajoutent banques, université, ateliers ferroviaires, centrales, usines d’armement et bien d’autres.
Augusta Treverorum est officiellement divisée en dix regiones, elles-mêmes partagées en plusieurs dizaines de vici. La regio sert aux recensements ; le vicus, lui, est le quartier auquel les habitants appartiennent réellement : quelques rues organisées autour d’un carrefour, d’un sanctuaire, d’un marché ou d’une station de tramway. Chaque vicus possède encore ses magistri, même si ceux-ci s’occupent désormais davantage des canalisations et des patrouilles nocturnes que des Lares du carrefour.
L’administration désigne les regiones par leur numéro. Tout le monde utilise leur nom. Ces appellations proviennent généralement du monument autour duquel elles se sont développées, quitte à ce que le monument en question ait depuis été transformé, agrandi ou coincé entre deux immeubles de bureaux. Trèves compte dix regiones officielles. Elle en possède une onzième chaque fois que la Préfecture a besoin d’y lever un impôt.
2:1Illustration à venir
Emplacement réservé à une image en pleine largeur.
Le Forum est le centre monumental de Trèves, construit dans le prolongement de la route venant du pont de la Moselle. On y trouve la basilique judiciaire, les temples civiques, la curie municipale, les tribunaux et les monuments élevés à la gloire d’empereurs dont la plupart sont aujourd’hui surtout connus pour avoir donné leur nom à une station de tramway. Les façades sont entretenues, les statues régulièrement nettoyées et les rues débarrassées de leurs mendiants avant chaque cérémonie. L’État tient beaucoup à ce que sa décomposition reste présentable.
Le Forum est fréquenté par les avocats, les fonctionnaires, les prêtres et tous ceux qui espèrent obtenir quelque chose des trois premiers. Les commerces sont chers, les tavernes discrètes et la surveillance constante. Les voleurs ordinaires y font rarement de vieux os ; les détournements de fonds, en revanche, s’y pratiquent dans des bureaux chauffés avec l’aide d’un notaire. Après la fermeture des administrations, la regio devient presque déserte. Les monuments restent éclairés toute la nuit. Les rues voisines, beaucoup moins.
Palatium s’est développé autour de l’ancien complexe impérial. L’immense aula palatine accueille encore les audiences les plus solennelles et les complots les plus intimes. Les bâtiments voisins abritent le gouvernement de la Gaule belge, le secrétariat du Caesar Marcellinus, les transmissions stratégiques et plusieurs kilomètres d’archives que personne ne semble capable de classer correctement. Les anciens thermes impériaux ont été convertis en bureaux, en casernes de la Garde et en salles de réception. Il paraît qu’ils n’ont jamais réellement servi de thermes. Ça ne les empêche pas de coûter une fortune à entretenir.
C’est la regio des hauts fonctionnaires, des diplomates et des familles qui vivent assez près du pouvoir pour profiter de son électricité. Les appartements disposent du téléphone, les automobiles circulent dans des rues bien entretenues et les pénuries semblent toujours s’arrêter quelques pâtés de maisons avant les résidences officielles. Depuis la peste, les hôtels particuliers accueillent davantage de dîners privés que de véritables repas de famille. Palatium est probablement le quartier le mieux protégé de Trèves. C’est aussi celui où se prépare l’essentiel de ce qui menace la ville.
La troisième regio entoure la grande porte septentrionale. La Porta Nigra était déjà noire avant l’industrialisation ; deux siècles de fumées ferroviaires ont simplement rendu son nom impossible à contester. Autour d’elle s’entassent auberges, maisons anciennes, temples, bureaux de poste et commerces destinés aux voyageurs arrivant du nord. Certaines demeures appartiennent aux mêmes familles depuis des générations. La plupart ont été divisées en appartements dès que leurs propriétaires ont compris qu’un vestibule antique pouvait accueillir trois ménages.
Porta Nigra est le domaine de la vieille bourgeoisie trévire, des hôteliers et des gens dont le métier consiste à faire entrer quelque chose dans la ville. Voyageurs, marchandises, réfugiés et contrebandiers y empruntent souvent les mêmes rues. Les écrivains publics fabriquent des autorisations, les changeurs posent peu de questions et les gardes de la porte connaissent le prix exact d’un coffre qu’ils n’ont pas besoin d’ouvrir. Tout le monde y prétend défendre les traditions mais personne n’arrive à se mettre d’accord sur celles qui rapportent le plus.
Horrea Mosellae rassemble les quais, les marchés de gros et les immenses entrepôts construits le long du fleuve. Le grain, le charbon, le vin et les pièces industrielles y arrivent avant d’être répartis dans toute la Gaule belge. Les anciennes halles romaines ont été prolongées par des structures de brique et de métal qui semblent tenir depuis suffisamment longtemps pour être considérées comme solides. La regio ne dort jamais vraiment. Lorsque les bateaux cessent de décharger, les camions et les trains prennent le relais.
Dockers, bateliers, manutentionnaires et douaniers constituent l’essentiel de sa population. Les bandes locales contrôlent l’embauche journalière, le recel et une partie des syndicats portuaires ; les compagnies de transport contrôlent le reste avec de meilleurs avocats. Une caisse peut être enregistrée trois fois, taxée deux fois et disparaître avant d’avoir, sur le papier, quitté son bateau. La Préfecture organise régulièrement de grandes opérations contre la contrebande, qui ne servent vraiment qu’à récolter des pots-de-vins.
Officinae est née de l’industrialisation et du chemin de fer. Les principales gares, les rotondes, les ateliers de locomotives et plusieurs complexes métallurgiques ont avalé les anciens faubourgs du sud-ouest. On y fabrique des rails, des machines, des chaudières et une partie de l’armement destiné aux forces du Rhin. La fumée obscurcit régulièrement le ciel, les façades restent grises même après la pluie et le bruit des marteaux couvre les cloches des temples. C’est sans doute préférable pour les dieux.
Les ouvriers vivent dans des immeubles appartenant aux compagnies qui les emploient, achètent dans leurs magasins et consultent les médecins qu’elles ont choisis. Les collegia les plus puissants négocient les salaires ; les autres font leur propre loi dans la rue. Depuis la peste, les équipes tournent avec trop peu d’hommes et beaucoup trop d’heures. Les centrales ne coupent presque jamais l’électricité des usines. Les logements situés de l’autre côté de la rue peuvent rester dans le noir pendant trois jours.
Castra constitue le cœur militaire de Trèves. Elle rassemble l’état-major du Rhin, les arsenaux, l’hôpital militaire, les écoles d’officiers et les casernes de la XXIIIe Légion Pédestre. Malgré son nom, la regio ne ressemble plus à un camp romain parfaitement ordonné. Les installations se sont multipliées au fil des guerres jusqu’à former une seconde ville, entourée de murs, de dépôts et de terrains dont l’armée revendique la propriété sans toujours pouvoir produire les documents correspondants.
Les rues voisines sont remplies de tavernes, de prêteurs sur gages et de logements occupés par les familles de soldats. On y trouve facilement des cigarettes étrangères, des pièces détachées militaires et des armes que l’intendance affirme avoir détruites. La police civile évite d’y poursuivre quelqu’un sans prévenir les prévôts ; les prévôts évitent de poser des questions susceptibles d’impliquer un officier.
Minerva accueille l’université, les grandes bibliothèques et les écoles techniques de Trèves. Son nom vient d’un ancien sanctuaire autour duquel furent installées les premières salles d’enseignement. Les facultés se sont depuis étendues dans des temples désaffectés, des maisons réquisitionnées et plusieurs bâtiments modernes dont les laboratoires consomment davantage d’électricité qu’une rue populaire entière. Philologie, droit, ingénierie et thaumaturgie s’y côtoient sans réellement se respecter.
La regio rassemble professeurs, étudiants, libraires et vendeurs de substances qui ne figurent sur aucun programme universitaire. Les héritiers des grandes maisons disposent de chambres individuelles et d’assistants privés ; les étudiants provinciaux s’entassent dans des pensions où l’on loue parfois les bureaux comme lits supplémentaires. La peste a laissé des chaires vacantes que les familles influentes se disputent encore. Les autorités surveillent surtout les cercles politiques étudiants. Les habitants craignent davantage les laboratoires clandestins.
Amphitheatrum s’étend autour de la grande arène adossée aux collines orientales. Les combats n’y constituent plus qu’une partie du programme : courses, cérémonies, rencontres sportives, spectacles thaumaturgiques et rassemblements politiques attirent des foules capables de remplir le quartier en quelques minutes. Les rues voisines accueillent tavernes, maisons de jeu, salles de danse, lupanars et petits théâtres. Tout ce que Trèves condamne publiquement possède une enseigne dans Amphitheatrum.
La regio est partagée entre entrepreneurs du spectacle, bandes criminelles et fonctionnaires chargés de délivrer les licences aux deux premiers. Les combats sont truqués, les paris rarement honnêtes et les patrouilles beaucoup plus attentives aux clients insolvables qu’aux établissements illégaux. Les riches y viennent dans des automobiles fermées avant de dénoncer la décadence du quartier le lendemain. Amphitheatrum n’est pas une zone sans loi, elle a juste son tarif.
Thermae est la plus vaste et la plus peuplée des regiones. Elle s’est développée autour des grands établissements de bains du sud, puis a absorbé les immeubles, les marchés et les lotissements ouvriers construits entre eux. Les anciennes installations thermales servent encore de bains publics, de laveries, de dispensaires et parfois de dortoirs lorsque l’administration ne trouve aucun autre endroit où placer les sinistrés. Une grande partie de la population de Trèves vit ici. L’administration préfère parler de densité urbaine. Les habitants parlent de manque de place.
Les immeubles sont vétustes, les tramways saturés et les conduites d’eau régulièrement contaminées par des raccordements clandestins. Les services de secours n’arrivent pas toujours. Malgré tout, Thermae possède ses marchés, ses associations, ses cuisines collectives et des réseaux d’entraide beaucoup plus efficaces que la municipalité. Les bandes y recrutent facilement, mais elles doivent composer avec les collegia, les communautés religieuses et les mères de famille qui connaissent chaque visage de leur vicus. La police entre armée. Les propriétaires, jamais seuls.
Trans Mosellam occupe la rive occidentale, au-delà du vieux pont romain. Longtemps considérée comme une extension secondaire de la ville, elle devint une regio lorsque les négociants, les banquiers et les hauts fonctionnaires commencèrent à y construire leurs résidences. On y trouve désormais de grandes villas, des jardins privés, plusieurs établissements financiers et des cliniques réservées à ceux qui peuvent payer avant de tomber malades. Les rues sont calmes, les arbres entretenus et la vue sur les fumées de la ville paraît presque pittoresque à cette distance.
Les habitants de Trans Mosellam disposent de générateurs privés, de gardes et de réserves d’eau suffisantes pour survivre aux pannes qui touchent le reste de Trèves. Le personnel domestique traverse quotidiennement le pont depuis Thermae ou Horrea Mosellae avant de rentrer dans des logements que ses employeurs ne visiteraient pas avec une escorte.
Le Suburbium n’est pas une regio. Il désigne tout ce qui s’étend au-delà des limites que la municipalité accepte de reconnaître : nécropoles, jardins maraîchers, aérodrome, dépôts de carburant, décharges et quartiers construits sans autorisation. Des réfugiés, des migrants et des ouvriers expulsés du centre y vivent dans des maisons bricolées autour des routes et des anciennes voies funéraires. Certaines installations possèdent l’électricité parce qu’elles alimentent l’aérodrome. Les habitations situées contre leur clôture utilisent encore des lampes à huile.
Aucune autorité ne gouverne réellement l’ensemble. La ville, l’armée, les propriétaires fonciers et les communautés locales revendiquent les terrains lorsqu’ils peuvent en tirer quelque chose, puis se renvoient la responsabilité dès que ça ne les arrange plus. Les bandes y disposent de garages, de fosses et d’entrepôts que la police découvre généralement après avoir reçu l’adresse d’un concurrent.