POLITIQUE ET MOUVEMENTS
Tous loyaux, en attendant
L’Empire ne possède aucun parti politique moderne et ses citoyens ne choisissent pas l’Augustus dans les urnes. Ça ne les empêche pas de faire de la politique. Les décisions passent par les maisons, les administrations, les collegia, les cultes et les clientèles. La rue, le cirque et la presse permettent au reste de la population de se faire entendre lorsque les institutions ne lui demandent pas son avis.
En 548, toute la vie politique est dominée par la succession impériale. Émilien II est vieux, malade et toujours incapable de rassurer durablement ceux qui attendent sa place. Les Caesars assurent leur contrôle sur les armées ; les sénateurs comptent leurs alliés ; les consortiums répartissent leur argent entre plusieurs candidats. Personne ne souhaite officiellement la guerre civile, mais beaucoup refusent déjà de vivre sous le vainqueur des autres.
Rome paraît loin depuis Trèves. Le Rhin, ses arsenaux et ses chemins de fer donnent pourtant à la ville une importance que sa distance ne suffit pas à effacer. Le Caesar Marcellinus y réside avec son secrétariat. Les mouvements locaux disposent de journaux, de caisses et parfois d’hommes ; même si la plupart continuent de réclamer des réformes parfaitement légales, Rome n'est pas étrangère aux successions sanglantes.
L’Augustus reste la source suprême de l’autorité impériale. Il nomme les grands magistrats, promulgue les lois et commande les armées. Il est aussi Pontifex Maximus du concordat religieux. En théorie, aucun homme ne peut l'opposer. En pratique, un Empire pareil ne se gouverne pas sans déléguer une grande partie de ses pouvoirs à des gens qui finissent par les considérer comme les leurs.
La succession associe normalement une désignation ou une adoption impériale à la reconnaissance du Sénat. La part exacte de chaque autorité dépend des précédents que le camp vainqueur préfère citer. Un héritier désigné sans soutien sénatorial risque d’être présenté comme un tyran. Un candidat choisi par le Sénat sans armée risque surtout de ne pas atteindre le palais. Tant qu’Émilien vit, chacun peut prétendre maintenir le statut quo.
L’Augustus choisit habituellement cinq ou six Caesars. Chacun reçoit un mandatum Caesaris personnel. Ce mandat peut porter sur une frontière, plusieurs armées ou une fonction stratégique. Un Caesar ne possède donc aucun royaume à l’intérieur de l’Empire. Il dispose néanmoins d’un palais, d’un secrétariat et d’officiers dont la carrière dépend de lui. Certains postes ont survécu assez longtemps pour que leurs titulaires ressemblent déjà à des souverains régionaux.
Flavius Claudius Marcellinus exerce depuis Trèves le mandat du Rhin. Il coordonne les armées, les transports stratégiques, les arsenaux et une partie des relations avec les Francs. Son entourage place des hommes sûrs dans les transmissions et les dépôts. Il finance aussi les journaux disposés à rappeler ses succès. Tout mouvement de troupe peut être présenté comme un exercice ou comme le début d’un coup d’État ; les deux interprétations ne s’excluent pas toujours.
Marcellinus n’est pas le seul homme que l’on imagine déjà en pourpre. Flavius Cassianus, Caesar du Danube, dispose d’une armée aguerrie et du soutien des milieux militaires païens. Anicius Faustus, neveu d’Émilien II, incarne la continuité dynastique et rassemble les maisons qui préfèrent un prince faible à un général victorieux. À Constantinople, le Caesar Theodorus Callistus contrôle une bonne partie de l’administration orientale et entretient des relations étroites avec l’épiscopat nicéen. Aucun ne se déclare candidat. Leurs portraits circulent pourtant dans la presse, leurs partisans comptent les sénateurs et leurs agents interrogent déjà les officiers.
Les grandes domus possèdent des terres, des titres et des clientèles anciennes. Les consortiums contrôlent les banques, les usines et les infrastructures. Ces deux élites se distinguent encore dans les cérémonies avant de se retrouver dans les mêmes conseils d’administration. Une maison apporte son nom et ses relations. Le capital lui permet de conserver les deux. La peste a accéléré leur rapprochement en mettant sur le marché des héritages ruinés et des entreprises privées de dirigeants.
Le plus puissant consortium de Trèves est celui des Iulii Classici et Socii, les « Julii Classici et Associés ». Sa banque d’investissement contrôle des mines de Sarre, plusieurs compagnies électriques, des chemins de fer et une grande part de la construction locale. Le groupe possède aussi des logements ouvriers et finance différents journaux. Il est dirigé par l’équestre Acharius Classicus Servator. Celui-ci finance des écoles régionales, des cultes locaux et plusieurs associations indigénistes. Il assure que ce mécénat n’a aucune arrière-pensée politique.
Rhenana S.p.A. domine une partie de l’industrie lourde autour de Colonia Agrippinensis. Leur fortune repose sur le charbon, l’acier et le matériel ferroviaire. À Trèves, ils possèdent une banque, des entrepôts et plusieurs ateliers d’Officinae. Leurs contrats avec l’armée du Rhin les rapprochent de Marcellinus — un rapprochement jalousement disputé avec Iulii Classici e.S. — sans les empêcher de conserver d’excellentes relations à Rome.
Fulmen S.L. s'est développé autour de Mogontiacum. Ils investissent surtout dans la chimie, les équipements électriques et les communications radio. Leurs laboratoires de Minerva travaillent avec l’université. Leurs techniciens entretiennent une partie du réseau militaire. Le consortium se présente comme une puissance moderne sans attache politique ; ses administrateurs savent pourtant exactement quels livraisons suspendre pour faire pression sur la politique locale.
Ces groupes ne soutiennent presque jamais un seul camp. Ils financent des journaux concurrents, prêtent à plusieurs maisons et recrutent d’anciens fonctionnaires de toutes les administrations utiles. Une guerre civile menacerait leurs usines et leurs créances.
Le Circus Treverorum s’étend au pied des collines orientales, dans la regio Amphitheatrum. L’ancien hippodrome impérial a été agrandi, électrifié et entouré de tribunes modernes. Les courses de chars y partagent désormais le programme avec les courses motorisées et plusieurs sports équestres. Les jours de grande rencontre, une part considérable de la ville cesse de prétendre travailler.
Les équipes portent toujours les couleurs des anciennes factiones. Les Bleus de la Veneta et les Verts de la Prasina dominent le championnat local. Les Rouges de la Russata et les Blancs de l’Albata conservent des écuries moins riches mais des supporters dévoués compensant par des dons. Les consortiums parrainent les équipes, les auriges apparaissent dans les publicités et les paris font vivre une économie que les licences municipales ne contrôlent qu’en partie.
Les groupes de supporters sont appelés fautores. Ils organisent les déplacements, achètent des tribunes entières et préparent chants, bannières ou funérailles de membres. Plusieurs disposent de locaux, de caisses de secours et de liens étroits avec un vicus. Ils ne se résument pas à la violence. Pour beaucoup de jeunes, le groupe fournit les relations, la protection et l’identité qu'aucun emploi ne leur donnera jamais.
Leurs membres les plus violents sont les turbatores circenses. Ils organisent les affrontements, dissimulent des armes dans les convois et font payer leur protection autour du cirque. Les journaux les décrivent comme des brutes sans politique. Les candidats savent pourtant qu’un groupe de turbatores peut distribuer des tracts le matin, interrompre une réunion l’après-midi et remplir une place le soir. Les Collégialistes, les Indigénistes et la pègre tentent tous de les recruter. La police préfère acheter leurs meneurs lorsqu’elle n’a pas les effectifs pour les arrêter.
Les Communis sont des chrétiens qui défendent le secours mutuel, la propriété commune volontaire et la limitation de l’usure. Ils ne forment ni une Église séparée ni une organisation centrale. Leurs idées circulent dans les paroisses, les cercles d’étude et les cuisines collectives. La différence entre prédication et réunion politique y devient parfois difficile à établir.
La peste leur a donné autant de raisons d’exister que de nouveaux partisans. Des communautés ont survécu en partageant nourriture, logement et travail. Les Communis veulent transformer ces mesures d’urgence en institutions durables. Ils fondent des coopératives, rachètent des ateliers et organisent le refus de certaines dettes. Plusieurs évêques soutiennent leurs œuvres tout en condamnant leurs conclusions.
Le mouvement attire des employés, des artisans et une partie des classes moyennes instruites. Il est moins présent dans les grandes usines que la Concordia Collegiorum. Ses militants préfèrent les pétitions, les sermons et les achats collectifs. Les plus radicaux commencent néanmoins à parler d’occupations et de défense communautaire. Partager le pain reste une doctrine paisible ; empêcher le propriétaire de reprendre la boulangerie l’est déjà moins.
Les Communis se méfient des Caesars comme des révolutionnaires antireligieux. Ils réclament des réformes impériales sans parvenir à nommer l’autorité qui les appliquerait après la mort d’Aemilianus. Une guerre civile pourrait laisser certains quartiers entre leurs mains mais elle pourrait aussi placer leurs cuisines entre deux armées affamées.
La Concordia Collegiorum rassemble les partisans d’une fédération des collegia ouvriers. Ses membres sont couramment appelés les Collégialistes. Ils veulent donner aux travailleurs des chemins de fer, des centrales et des usines un poids égal à celui de leurs propriétaires. Leur programme porte sur les salaires, la sécurité, les retraites et la participation à la direction des entreprises. Certains réclament déjà que les infrastructures essentielles appartiennent à ceux qui les font fonctionner.
Le mouvement organise des caisses de grève, des boycotts et des accords entre métiers. Il est particulièrement fort dans le rail, la métallurgie et l’énergie. Une interruption de quelques heures suffit à coûter une fortune aux consortiums. Les dirigeants collégialistes connaissent cette valeur tout en gardant à l'esprit qu’un arrêt trop long prive leurs propres quartiers de chauffage.
Tous les collegia ne rejoignent pas la Concordia. Certains dépendent d’un temple, d’une maison ou directement d’une societas. D’autres protègent jalousement un métier et refusent de cotiser pour les grèves du voisin. Les Collégialistes répondent en contrôlant l’apprentissage et l’accès à certains ateliers. La frontière entre solidarité professionnelle et racket syndical varie selon la personne mise à la porte.
La succession donne au mouvement une importance dangereuse. Aucune armée ne se déplace sans train. Trèves ne tient pas trois jours sans ses centrales ou ses entrepôts. Les entourages césariens proposent donc argent, reconnaissance et postes futurs. La Concordia affirme ne servir aucun prétendant mais plusieurs de ses responsables ont déjà accepté de rencontrer les mêmes prétendants en privé.
Les Vindices Libertatis rassemblent les adversaires de l’esclavage. Juristes, prêtres, médecins et anciens esclaves y travaillent aux côtés de familles simplement convaincues que l’institution déshonore Rome. Les modérés veulent faire appliquer les protections existantes et faciliter l’affranchissement là où les abolitionnistes exigent sa disparition complète.
Le mouvement finance des recours et examine les actes de propriété. Il entretient aussi des refuges pour les fugitifs. La peste a détruit assez de registres pour rendre incertain le statut de milliers de personnes. Des propriétaires ont transformé des dettes en servitude ou revendiqué des orphelins sans protecteur. Les Vindicateurs reconstruisent des identités à partir de lettres, de témoignages et d’archives sauvées au hasard.
Une victoire devant un tribunal peut libérer une personne et ruiner celui qui prétendait la posséder. Les grandes maisons accusent donc les Vindices d’attaquer la propriété elle-même. Plusieurs consortiums soutiennent discrètement certaines procédures contre leurs concurrents. L’abolition devient plus acceptable lorsqu’elle permet de fermer l’atelier d’en face.
Les légalistes refusent la violence et craignent une interdiction générale. Les réseaux clandestins répondent qu’un procès arrive trop tard pour celui que l’on vend demain. Ils fabriquent des papiers, organisent des départs et menacent parfois les chasseurs d’esclaves. Tous redoutent la guerre civile. Sans tribunal reconnu, un acte d’affranchissement ne vaut guère plus que la force disposée à le défendre.
Les Indigénistes défendent les cultures et les intérêts politiques du Rhin à l’intérieur de l’Empire. Ils ne réclament pas tous la même chose. Certains veulent davantage de compétences municipales. D’autres demandent un enseignement régional, la protection des cultes locaux ou une meilleure représentation des notables gaulois et germaniques. La plupart se considèrent comme romains. Ils refusent simplement que cette identité exige d’attendre toutes les décisions venues d’Italie.
Le mouvement attire enseignants, juristes, petits propriétaires et fonctionnaires locaux. Il est aussi soutenu par quelques industriels dont les intérêts souffrent de la centralisation. Acharius Classicus Servator finance plusieurs de leurs institutions culturelles. Les Indigénistes acceptent volontiers son argent sans toujours accepter ses conseils. Leurs adversaires considèrent néanmoins chaque école ainsi financée comme une agence des Iulii Classici et Socii.
La peste a renforcé leur audience. Lorsque les bureaux centraux ont cessé de répondre, les vici, les cultes et les associations régionales ont maintenu les distributions. Les Indigénistes en tirent une conclusion simple : Trèves peut se débrouiller sans Rome. Le gouvernement répond que cette autonomie improvisée a produit détournements, milices et règlements contradictoires. Les deux affirmations sont vraies.
Les Indigénistes légalistes rejettent la séparation et la violence ethnique. Ils demandent une réforme de l’Empire avant que celui-ci ne se brise. Leur problème vient de ceux qui souhaitent précisément profiter de la rupture. Les mêmes symboles régionaux apparaissent dans leurs réunions et sur les brassards des Gentilaires. Il devient difficile d’expliquer la différence lorsqu’une photographie ne montre qu'un symbole.
Les Gentilaires ne forment pas un second mouvement régional sans rapport avec le premier. Ils constituent la frange extrémiste de l’indigénisme. Tous les Gentilaires viennent de ces milieux, mais la majorité des Indigénistes refuse leur nom et leurs méthodes. Le terme dérive de gens. Leurs militants parlent des peuples des deux côtés du Rhin comme d’une communauté naturelle que la citoyenneté romaine aurait dissimulée sans jamais la faire disparaître. Ils accusent les élites latinisées d’avoir accaparé les terres, les administrations et l’industrie. Leur propagande transforme les traditions gauloises et germaniques en histoire commune d’un peuple opprimé.
Les Gentilaires organisent des associations de vétérans, des groupes de jeunesse et des gardes communautaires. Ils patrouillent les quartiers où la police intervient peu. Ils escortent certaines fêtes religieuses et protègent les commerces de leurs sympathisants. Cette protection s’accompagne d’intimidations, de listes d’ennemis et d’agressions contre les étrangers. Plusieurs groupes de turbatores circenses leur fournissent des recrues déjà habituées aux violences de rue.
Le mouvement hésite encore entre autonomie armée, séparation et prise de contrôle des institutions locales. Ses chefs évitent de choisir publiquement. Une guerre civile leur permettrait de transformer leurs patrouilles en milices sans changer d’uniforme. Les Indigénistes modérés les dénoncent puis négocient parfois leur présence lors d’une manifestation. Les Gentilaires comptent sur cette peur : elle leur donne une place à chaque table sans jamais leur demander de gagner une élection.
Les Corvi Mosellae, ou Corbeaux de la Moselle, forment la plus puissante organisation criminelle de Trèves. Le groupe naquit pendant la peste parmi ceux chargés de transporter et d’enterrer les morts. Ses membres disposaient de véhicules, de laissez-passer nocturnes et d’un accès aux logements placés sous quarantaine, ce qui leur permit de vider des appartements sans que les autorités ne s'en soucient.
Les Corbeaux contrôlent aujourd’hui une partie du recel, des paris et de la contrebande sur les quais. Leurs entreprises funéraires servent toujours de façade. Leurs entrepôts d’Horrea Mosellae permettent de faire disparaître une cargaison. Les terrains qu’ils possèdent dans le Suburbium permettent de faire disparaître le reste. Ils vendent aussi de faux certificats de décès ou des identités récupérées dans les archives de 541.
Le groupe ne gouverne pas toute la pègre. Les bandes de vici, les prêteurs et les trafiquants indépendants conservent leurs propres territoires. Les Corbeaux leur fournissent des transports, des armes et des arbitres en échange d'avoir leur part. Ceux qui refusent découvrent parfois qu’ils sont officiellement morts depuis quatre ans.
Leurs relations avec les institutions sont anciennes : des urbaniciens préviennent leurs chefs avant certaines descentes, des douaniers laissent passer leurs véhicules et plusieurs entrepreneurs utilisent leurs hommes contre les grèves. À l’approche de la succession, les Corbeaux stockent armes, carburant et dossiers compromettants. Ils ne cherchent pas à placer un empereur sur le trône, seulement que le prochain sache ce qu’il leur doit.
Les journaux privés de Trèves travaillent sous licence et presque aucun ne vit uniquement de ses lecteurs. Maisons, consortiums, cultes, collegia et mouvements financent les titres qui leur sont utiles. La succession impériale a transformé les rédactions en champs de bataille. Un journal présente Marcellinus comme le seul homme capable de tenir le Rhin. Un autre découvre que son secrétariat prépare un coup d’État. Les mêmes faits changent de sens selon le propriétaire de l’imprimerie. Une rumeur de maladie ou de transfert militaire fait bouger les prix avant que l’administration publie un démenti que personne n’attendait vraiment.
La presse reste pourtant l’un des rares moyens de rendre une affaire impossible à enterrer. Un procès, une grève ou un meurtre ignoré peut devenir un scandale si plusieurs milliers de personnes en lisent le récit au petit matin. C’est pour cette raison que tout le monde essaie d’acheter les journaux avant de songer à les faire taire : la vérité possède une valeur politique, mais le mensonge aussi.