PEUPLES DE L’EMPIRE
Pax Romana
La citoyenneté romaine est presque universelle, mais l’Empire n’est pas peuplé d’un seul peuple. Un habitant peut se dire romain devant un magistrat, trévire dans sa ville et rhénan lorsqu’un Italien critique son accent. Ces identités ne s’excluent pas.
Le latin domine l’administration et la vie publique en Occident. Le grec joue le même rôle dans une grande partie de l’Orient. Des dizaines d’autres langues restent parlées dans les familles, les campagnes et certains quartiers. Elles ont évolué au contact des deux langues impériales sans forcément disparaître. Rome a uniformisé les formulaires beaucoup plus facilement que les habitants. Les migrations ont encore compliqué l’ensemble : des soldats ont fondé des familles loin de leur province, les usines ont attiré des ouvriers et la peste a jeté des survivants sur les routes... Un nom germanique peut appartenir à une famille installée en Gaule depuis quatre siècles. Un négociant syrien né à Trèves n’a parfois jamais vu Antioche.
L’Empire forme juridiquement un seul État. Ses territoires ne sont ni des royaumes fédérés ni les possessions personnelles des Caesars. Ils sont répartis entre plusieurs préfectures du prétoire. Chacune supervise un vaste ensemble de diocèses, de provinces et de cités. Cette hiérarchie permet à Rome de gouverner un territoire immense sans prétendre lire chaque demande municipale. Le préfet du prétoire dirige la plus grande administration civile de sa région. Sous lui, les vicarii coordonnent les diocèses. Les provinces sont confiées à des gouverneurs dont le titre varie selon leur importance : préteur, propréteur, consul ou proconsul. Ces différences déterminent le prestige, les compétences judiciaires et l’accès aux ministères.
La civitas constitue l’échelon fondamental de la vie locale. Elle réunit une ville, ses bourgs et le territoire rural qui dépend d’elle. Sa curie entretient les rues, les marchés, les écoles et les services municipaux. Les grandes métropoles sont divisées en regiones puis en vici. Les campagnes conservent des pagi, des communes et des domaines disposant parfois de leurs propres usages. Les mines, les ports militaires et certaines voies ferrées relèvent d’administrations spéciales qui ignorent volontiers les autorités locales.
L’Italie reste le cœur symbolique de l’Empire. Rome accueille l’Augustus, le Sénat et les principaux sanctuaires de l’État. Ses lois, ses cérémonies et son latin servent encore de modèle au reste du monde civilisé. Ça ne signifie plus que la péninsule commande seule ; plusieurs administrations stratégiques travaillent depuis Milan, Ravenne, Naples ou d’autres centres mieux placés pour surveiller une frontière et faire circuler des marchandises.
Il n’existe pas davantage un Italien unique qu’un Gaulois unique. Les habitants se reconnaissent comme Romains, Campaniens, Étrusques, Ligures, Siciliens ou membres d’une cité particulière. Beaucoup de ces noms ont perdu leur ancienne langue sans perdre leur valeur sociale. Une famille de Bologne et une famille de Syracuse peuvent partager le latin, la citoyenneté mais très peu d’habitudes quotidiennes.
Les vieilles maisons italiennes dominent toujours le Sénat. Elles traitent volontiers leurs rivales provinciales comme des arrivantes, même lorsque celles-ci possèdent davantage d’usines et d’argent. L’Italie ordinaire connaît pourtant les mêmes logements insalubres, les mêmes salaires et les mêmes pénuries qu’ailleurs. Vivre près de Rome rapproche du pouvoir, sans garantie d'être entendu.
La Gaule appartient à l’Empire depuis assez longtemps pour que sa romanité ne soit pas une couche superficielle. Le latin est devenu la langue ordinaire des villes et d’une grande partie des campagnes. Les anciennes cités n’ont pourtant pas disparu des identités. Trévires, Éduens, Arvernes ou Rèmes désignent encore des territoires, des traditions et des réseaux familiaux. Personne n’a besoin de parler gaulois pour se réclamer de leurs ancêtres.
Le Rhin possède une culture plus mélangée. Des populations gauloises, germaniques et italiennes s’y côtoient depuis des siècles. Les garnisons ont laissé des familles ; les usines ont attiré des migrants et le commerce traverse la frontière même lorsqu’elle ferme officiellement. Cette région produit une part importante du charbon, de l’acier et du matériel militaire de l’Occident. Elle en retire de la richesse, des fumées et la certitude que Rome en prélève trop.
La survie de Rome doit beaucoup à l’intégration des peuples germaniques. L’Empire les recruta dans l’armée, leur accorda des terres et absorba progressivement leurs élites. Certaines communautés descendent d’anciens auxiliaires. D’autres furent installées après un traité ou arrivèrent simplement pour travailler. En 548, des millions de citoyens portent des noms francs, gothiques, alamans ou burgondes sans appartenir à un peuple étranger.
Cette intégration n’a jamais exigé une assimilation complète. Des familles entretiennent encore une langue, un droit coutumier ou un culte particulier. L’arianisme et l’homéisme restent présents dans plusieurs communautés. Les mariages et le service militaire ont cependant brouillé les frontières. Deux cousins peuvent servir dans des armées opposées parce que l’un vit dans l’Empire et l’autre en Germanie. Les Germains sont recherchés dans l’armée puis soupçonnés d’y être trop nombreux. Leurs officiers entendent régulièrement qu’ils doivent leur carrière à leur peuple et leur citoyenneté à la générosité de Rome. Les familles installées depuis des siècles supportent mal d’être confondues avec chaque nouveau migrant.
Les provinces d’Hispanie forment l’une des régions les plus anciennement latinisées de l’Occident. Leurs villes, leurs ports et leurs grandes propriétés sont intégrés aux réseaux impériaux depuis des siècles. Les mines fournissent métaux et minerais. Les plaines exportent huile, vin et céréales. Les chantiers navals de la côte travaillent pour le commerce comme pour la flotte. Les habitants se définissent rarement comme Hispaniens avant de se dire Lusitaniens, Bétiques, Tarraconais ou citoyens de leur ville. Le latin domine sans avoir effacé toutes les langues de la péninsule. Les régions montagneuses conservent leurs propres usages et une méfiance ancienne envers les recenseurs.
Éloignée des grandes frontières terrestres, l’Hispanie passe pour une région stable. Cette réputation attire les retraités, les investissements et les gouverneurs qui souhaitent une carrière tranquille. Elle masque les conflits fonciers, le banditisme rural et les grèves des bassins miniers. Les domaines abandonnés pendant la peste ont été rachetés par les mêmes maisons qui se targuent aujourd’hui d'avoir sauvé l’agriculture provinciale.
Dans le vocabulaire impérial, l’Afrique désigne d’abord les provinces situées au nord du continent. Carthage et les grandes villes littorales comptent parmi les centres les plus riches de l’Empire. Leurs campagnes produisent céréales, huile et vin. Les ports relient l’Occident à l’Égypte et au reste de la Méditerranée. Le latin domine les villes occidentales, mais les langues berbères et les héritages puniques restent vivants. Les communautés se distinguent aussi par leur cité, leur tribu ou leur Église. Le christianisme nicéen est puissant sans être seul. Les réseaux donatistes survivent dans certaines régions malgré une longue histoire de répression et de compromis. Une querelle religieuse peut recouvrir un conflit foncier que personne n’avait intérêt à nommer directement.
La peste frappa durement les ports et les domaines agricoles. L’État maintint les réquisitions afin de nourrir les métropoles. Des villages manquèrent alors de grain à quelques kilomètres seulement d’entrepôts gardés pour l’exportation.
Rome conserve la Bretagne méridionale. Ses villes, ses voies ferrées et ses ports appartiennent pleinement au système impérial. Le nord reste indépendant sous plusieurs pouvoirs que les cartes romaines regroupent par commodité. Entre les deux s’étend une frontière fortifiée, surveillée et traversée chaque jour par davantage de marchandises que les communiqués militaires ne souhaitent l’admettre.
Le latin est la langue de l’administration et des grandes villes. Les langues brittoniques restent courantes dans les familles et les campagnes. Les cultes locaux se mêlent aux religions impériales avec la même facilité qu’en Gaule. Un notable peut porter un nom latin, prier un saint nicéen et faire consacrer une source selon un rite que son évêque préfère ne pas examiner.
Les mines, la métallurgie, le textile et les chantiers navals font de la Bretagne une province industrielle importante. Sa position l’expose aux raids saxons et aux crises du Nord. Les habitants reprochent à Rome de ne penser à eux que lorsqu’elle réclame du charbon ou des recrues.
Les provinces danubiennes rassemblent Pannoniens, Illyriens, Thraces, Mésiens et de nombreuses communautés installées par l’armée. La Dacie n’a jamais été abandonnée dans cette chronologie. Ses mines, ses champs pétrolifères et ses passages montagneux lui donnent une importance stratégique considérable. Le Danube forme moins une limite culturelle qu’une immense route militaire dont chaque pont possède sa garnison.
La région fournit depuis longtemps des soldats, des officiers et des empereurs. Cette tradition nourrit une forte identité militaire. Elle nourrit aussi le ressentiment de populations habituées à voir leurs impôts financer des fortifications qui protègent parfois surtout la province voisine. Les villes industrielles vivent de l’armement, du raffinage et du transport ferroviaire. Les campagnes voient surtout partir leurs jeunes hommes.
Le latin domine au nord et dans l’armée, tandis que le grec progresse vers le sud et les grandes villes orientales. Des langues locales subsistent dans les vallées et les communautés rurales. La proximité du royaume gothique entretient échanges, espionnage et liens familiaux. Chaque crise pousse Rome à réclamer davantage de loyauté aux provinces qui ont déjà fourni une grande partie de ses légions.
Le grec constitue la seconde grande langue de l’Empire et domine la vie publique dans une majorité de l’Orient. Constantinople, Athènes, Thessalonique, Éphèse et les métropoles anatoliennes possèdent leurs universités, leurs industries et leurs traditions administratives. Leurs habitants se disent romains sans avoir besoin de devenir latins. L’identité grecque reste prestigieuse dans les sciences, la littérature et la philosophie. Elle ne rend pas tous les Grecs riches ni cultivés. Les ouvriers du Pirée et les paysans de Thessalie profitent assez peu de la réputation de Platon. Les élites orientales reprochent régulièrement à Rome de traiter leur moitié de l’Empire comme une source d’impôts. Les sénateurs italiens répondent en citant des auteurs grecs qu’ils ont mal lus.
L’Anatolie rassemble des régions beaucoup plus diverses : les cités côtières sont fortement hellénisées pendant que l’intérieur conserve des identités cappadociennes, galates, isauriennes et arméniennes. Le grec permet à ces populations de commercer et de traiter avec l’État sans effacer leurs origines.
La Syrie, la Phénicie et la Palestine comptent parmi les régions les plus urbanisées de l’Empire. Antioche, Damas, Tyr et Hiérosolyme contrôlent des routes reliant la Méditerranée, l’Arabie et la frontière perse. Le grec domine les administrations urbaines. L’araméen, l’arabe et plusieurs langues locales restent parlés dans la vie quotidienne. Le latin apparaît surtout avec l’armée et les représentants venus d’Occident.
Les habitants ne forment aucun peuple levantin unique. Syriens, Phéniciens, Arabes, Juifs, Samaritains et Grecs partagent des villes sans partager la même histoire. Le judaïsme possède ici ses sanctuaires, ses écoles et ses plus anciennes communautés. Les Églises chrétiennes s’y disputent des doctrines que l’administration transforme régulièrement en problèmes d’ordre public. Les cultes traditionnels n’ont pas disparu pour autant.
Le commerce, le raffinage et les industries chimiques ont enrichi les grands ports. Les guerres avec les Sassanides ont développé les arsenaux et les voies ferrées militaires. Cette prospérité dépend d’une frontière qui peut se fermer du jour au lendemain. Les marchands savent alors passer par les États clients arabes et des passages que les douaniers ne trouvent sur aucune carte officielle.
L’Égypte demeure l’une des provinces essentielles de l’Empire. La vallée du Nil produit du grain, du coton et les matières premières de nombreuses industries. Alexandrie rassemble un port immense, des banques, des chantiers et des institutions savantes dont la renommée dépasse largement la province. Le grec domine la métropole et une grande partie de l’administration. La langue égyptienne reste celle de millions d’habitants et possède sa propre littérature. Les communautés juives, grecques et égyptiennes vivent côte à côte depuis des siècles. Elles ont développé autant d’habitudes communes que de raisons de s’accuser pour tous les maux de la région. Isis conserve un culte important malgré la progression du christianisme.
La peste atteignit très tôt les ports égyptiens avant de suivre les routes maritimes. Elle vida des villages, désorganisa les canaux et fit disparaître des familles entières. L’État continua malgré tout d’exiger les livraisons de grain. Les grandes maisons achetèrent les terres incapables de remplir leurs quotas.