L’Empire romain n’a jamais connu l’effondrement qui, dans notre histoire, mit fin à son autorité en Occident. La fameuse crise du IIIe siècle, celle qui aurait dû voir les empereurs se succéder au rythme des assassinats et les provinces commencer à faire sécession, n’eut tout simplement pas lieu. Une succession mieux encadrée, une armée capable d’être ravitaillée sur d’immenses distances et une administration qui ne s’écroulait pas à chaque changement de règne lui permirent de passer le siècle sans se dévorer lui-même.
Cette survie ne s’est pas faite en repoussant éternellement les peuples installés à ses frontières. Rome les incorpora. Des familles germaniques s’établirent dans les provinces, leurs fils entrèrent dans l’armée et certains finirent par occuper des fonctions qu’on aurait autrefois réservées aux vieilles élites italiennes. L’assimilation ne fut ni paisible, ni complète, mais elle transforma des envahisseurs potentiels en contribuables, soldats et notables impériaux. Quand l’Empire fut partagé en 395, cette division resta administrative ; la crise ouverte à la mort d’Honorius se termina par une réunification achevée vers 425 quand Théodosien II marcha sur Rome.
En 548, Rome n’est donc pas une Antiquité maintenue artificiellement en vie. Ses titres, ses lois et ses monuments sont encore romains, mais leurs fonctions ont changé avec les siècles. Des préfets supervisent des réseaux électriques, des trains transportent des légions et des usines travaillent sous le regard de dieux dont les cultes n’ont jamais disparu. Cette continuité ne doit pas être confondue avec une réussite : l’État est corrompu, les provinces s’appauvrissent et les élites se préparent déjà à s’entretuer pour succéder à l’empereur. L’Empire a survécu à tout. Il n’a jamais promis de bien vivre.
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L’industrialisation romaine commença dans les mines, au deuxième siècle de notre ère. À mesure que les galeries s’enfonçaient, l’eau devenait un problème plus coûteux que le minerai n’était profitable ; il fallait la remonter continuellement, avec des esclaves, des animaux ou des machines encore primitives. Les propriétaires les plus riches financèrent donc des systèmes de pompage toujours plus puissants. Ce qui n’était d’abord qu’une solution très spécialisée finit par intéresser les ingénieurs de l’armée, les administrations et toutes les entreprises qui avaient besoin d’une force régulière.
La peste antonine accéléra ce développement. Des régions entières manquaient soudainement de bras et le travail humain, que l’Empire avait longtemps traité comme une ressource presque inépuisable, devint plus cher et moins fiable. Les machines ne remplacèrent pas les travailleurs du jour au lendemain — loin de là — mais elles devinrent rentables là où elles ne l’étaient pas auparavant. Les pompes servirent aux mines, puis aux canaux, aux ateliers et au transport ; chaque amélioration rendait la suivante un peu plus facile.
Des siècles plus tard, l’Empire possède chemins de fer, centrales, aciéries et réseaux électriques. Il n’existe pourtant pas une seule « révolution » que les historiens pourraient enfermer dans une décennie. L’industrie romaine s’est construite par couches, au gré des besoins de l’État et de ses grandes societates. Ses bénéfices ont suivi le même chemin : d’abord les armées, les palais et les propriétaires, puis le reste si quelque chose demeurait disponible. Son résultat est moderne ; sa répartition, beaucoup moins.
La peste commença en 541. Elle suivit les routes commerciales, remonta les fleuves et entra dans les villes avec les voyageurs comme avec les marchandises. Les théories microbiennes et les règles d’antisepsie permirent de comprendre une partie de la contagion, mais elles ne donnèrent pas aux autorités les moyens de l’arrêter partout. Les hôpitaux furent saturés, les quartiers placés en quarantaine et les convois contrôlés. Malgré tout ça, la mortalité resta comparable à celle des grandes pestes de notre histoire.
Sept ans plus tard, les chiffres ont disparu des premières pages des journaux mais pas leurs conséquences. Des familles ont perdu plusieurs générations en quelques semaines ; des ateliers manquent encore d’ouvriers et certains bureaux tournent avec des employés promus trop vite. Les héritages ont concentré des fortunes immenses pendant que des immeubles vides étaient réquisitionnés. Des orphelins travaillent pour des ateliers qui ne posent aucune question et des bandes contrôlent les rues que la police a abandonnées. Même ceux que la maladie a épargnés vivent au milieu de ses absents.
En 548, l’Empire s’étend toujours de la Bretagne méridionale aux frontières de la Perse. Rome en reste la capitale et la résidence ordinaire de l’Augustus Flavius Anicius Aemilianus, aujourd’hui vieux et malade. Sa succession ne fait plus seulement parler les sénateurs : les Caesars placent leurs hommes, les commandements comptent leurs unités et les grandes maisons complotent. L’État fonctionne encore. Les impôts sont perçus, les trains roulent et les gouverneurs continuent d’envoyer leurs rapports, parfois à plusieurs protecteurs différents.
L’Empire est juridiquement unifié, ce qui ne veut pas dire qu’il soit administré de la même manière partout. Préfectures, diocèses, provinces et cités forment un empilement de juridictions que même les fonctionnaires ont parfois du mal à démêler. Une administration locale peut disposer d’une certaine autonomie fiscale ou réglementaire, mais elle reste soumise à la loi impériale et aux représentants de l’Augustus. Les titres sont antiques ; derrière eux travaillent des ministères, des archives et des bureaux adaptés à une puissance industrielle.
Le latin est largement répandu dans l’Occident et reste la langue de l’administration. À l’Est, le grec n’a jamais cessé d’être la langue des villes, des savants et d’une bonne partie du commerce. Cette unité officielle recouvre un Empire rongé par la peste, la corruption et des différences de richesse devenues obscènes. Un citoyen de Trèves et un citoyen d’Antioche obéissent au même Augustus. Leurs élites vivent souvent mieux entre elles que l’une ou l’autre ne vit avec son propre peuple.
Il n’existe qu’un seul Auguste, installé à Rome et théoriquement maître de l’ensemble de l’Empire. Gouverner seul un territoire pareil serait cependant impossible, même avec la radio et le chemin de fer. L’empereur choisit donc habituellement cinq ou six Caesars, des lieutenants assez puissants pour commander une frontière, coordonner plusieurs armées ou surveiller un secteur stratégique. D’ère en ère, leur nombre fluctue au bon vouloir de l’empereur.
Chaque Caesar tient son autorité d’un mandatum Caesaris, un mandat personnel dont l’Augustus choisit les limites. Celui de Flavius Claudius Marcellinus couvre, par exemple, les armées du Rhin, les transports stratégiques, les arsenaux et la diplomatie avec les Francs. Il réside à Trèves, dispose d’un palais et d’un secrétariat considérable, mais ne gouverne pas à la place du Consul de la Gaule Belge. Il peut donner des ordres dans son domaine et se retrouver parfaitement impuissant devant une affaire qui n’en relève pas.
Avec le temps, certains mandats finissent par ressembler à des institutions permanentes. Si plusieurs titulaires occupent le même palais et héritent des mêmes bureaux, tout le monde finit par parler du « Caesar du Rhin ».